Au milieu du XVIIIe siècle, on n'a plus guère besoin de galériens pour faire avancer les vaisseaux de la Royale. Trois bagnes sont créés. Celui du Finistère accueillera, jusqu'à sa fermeture en 1858, plus de 70.000 forçats pour fournir de la main-d’œuvre gratuite à la marine.

la façade du bagne de Brest

Cela fait beau temps que le tonnerre de Brest n'a plus retenti. Très exactement depuis 1858, quand le bagne installé dans le premier port français de guerre de l'Atlantique fut définitivement fermé au profit de la Guyane. Avant cette date, lorsque le canon tonnait du côté de l'arsenal, c'est qu'un bagnard s'était évadé. C'était aussi le signal pour les bohémiens qui grouillaient autour de lui donner la chasse. Aujourd'hui, lorsque le canon tonne du côté du Moulin-Blanc, c'est qu'une régate va se disputer dans la rade comme à l'occasion des festivités de Brest 2000. Cent cinquante ans après, il ne reste plus rien du bagne, plus une pierre. Ce que les 165 bombardements subits par la ville durant la dernière guerre n'avaient pu détruire a été rasé en 1947.

Près de deux siècles plus tôt, en septembre 1748, à l'occasion de la mort du grand prieur d'Orléans, le corps des galères qu'il commandait est réuni avec celui des vaisseaux de Toulon. Tout au long du XVIIIe siècle, la marine a fait sa révolution technologique, et l'on n'a plus guère besoin de rameurs. On décide alors d'employer cette main-d’œuvre gratuite à d'autres tâches. Les galériens seront affectés aux trois bagnes alors constitués, Toulon, Rochefort, Brest, et serviront aux travaux d'agrandissement des arsenaux. De fait, dans une lettre du 7 février 1756 adressée à l'Intendant de Brest, le secrétaire d'Etat à la Marine, Machault d'Arnouville, calculera que la chiourme permet de se passer de 300 à 400 journaliers.

Le bagne, long bâtiment dominant la Penfeld, la rivière qui traverse la ville, construit par l'ingénieur brestois Choquet de Lindu, est achevé en 1755. Il remplace la corderie basse qui, pendant six ans, a hébergé les 961 premiers bagnards expédiés à Brest, parmi lesquels 27 « Turcs », terme générique qui désigne les barbaresques faits prisonniers en Méditerranée. Brest devient le premier des bagnes français. Il le restera plus d'un siècle.

Aux XVIIIe et XIXe siècles, il ne faut pas avoir nécessairement tué père et mère pour se retrouver ici. Bien sûr, parmi les forçats beaucoup sont de redoutables malfaiteurs ; mais les autres ne sont que des voleurs occasionnels, des vagabonds, des déserteurs, des fraudeurs, des faussaires, des contrebandiers de tabac et de sel. Ainsi s'expliquent les importants convois de bagnards que reçoit Brest à partir de 1749. En un siècle d'existence, il y en aura, au total, 70.000.

Le voyage pour arriver ici est déjà une épreuve. La preuve, on accorde trois jours de repos aux nouveaux venus. Mais on n'attend pas aussi longtemps pour leur faire endosser leur tenue - une casaque et un bonnet, rouge pour les détenus « à temps », vert pour les forçats à perpétuité - qui leur est remise dès que les portes sont refermées sur eux. Aussitôt après vient le « ferrement » : une manille est rivée à la cheville du condamné, et au bout de cette manille une chaîne dont il partage le poids avec un autre compagnon de « galère ». La longueur de la chaîne est fonction du travail à accomplir : 18 maillons pour les simples travaux dits « de fatigue », 36 pour les tailleurs de pierre, 72 pour les scieurs de long. Cet accouplement dure au minimum trois ans et n'est rompu ni le jour ni la nuit.

La nuit au bagne

Chaque matin, les bagnards, qui ont passé la nuit enchaînés sur des « tolas », sont conduits aux travaux une heure après l'entrée des ouvriers libres dans l'arsenal.

Les nouveaux forçats sont astreints à l'épreuve de la « grande fatigue », la sale besogne ; accouplés, ils accomplissent les tâches épuisantes réclamées par les divers services de l'arsenal. La direction des mouvements du port les emploie au nettoyage des bassins, aux pompes. L'artillerie les utilise pour déplacer les pièces. Les constructions navales les affectent au transport des madriers destinés à la fabrication des vaisseaux, aux opérations de mâtage et de démâtage. Certains travaillent à la manufacture de toiles à voiles de Pontaniou, sur l'autre rive de la Penfeld, en particulier au peignage des chanvres. La tâche y est moins rude, mais les particules en suspension altèrent davantage leur santé.

Après cette période obligatoire, le forçat, s'il est bien noté par ses geôliers, est soumis à la « petite fatigue ». Il est dispensé de l'accouplement et seulement astreint à porter, accrochée à la ceinture, la chaîne rivée à la manille. De plus, il peut percevoir un maigre pécule qui améliore l'ordinaire. C'est à cette catégorie qu'appartiennent, entre autres, les 200 servants de l'hôpital maritime.

Reste que, comme les autres, ils sont au bagne et que la discipline y est impitoyable. A l'extrémité de chaque salle, une pièce de canon chargée à mitraille est placée sur une estrade au cas où il viendrait l'idée à la chiourme de se révolter. Quant aux fortes têtes - ceux qui ont tenté de s'évader, qui ont volé, se sont saoulés, ont joué, refusé de travailler ou « introduit dans la chambre des poux mis dans un papier », on leur réserve un régime spécial : la double chaîne ou le cachot. La pendaison aux anneaux ou à une vergue, la bastonnade ont au moins l'avantage de laisser les condamnés en vie. Mais pour ceux qui ont frappé un garde-chiourme ou assassiné un codétenu, c'est la mort. L'exécution donne lieu à un tout un cérémonial : le criminel est exécuté devant ses camarades agenouillés, tête découverte. Elle se déroule sur un emplacement dépourvu d'issues, situé dans le champ de tir de canons. Jusqu'à la Révolution, on utilise le gibet, remplacé alors par la guillotine. Le bourreau est lui aussi un forçat, mais il est tenu à l'écart des autres détenus.

La tentative d'évasion n'est pas un motif d'exécution. C'est sans doute la raison pour laquelle, entre 1830 et 1836, 350 forçats tentent de faire la belle et que 14 seulement ne sont pas repris. Le chiffre, plus faible que dans les autres bagnes, s'explique en partie par la nature accidentée du terrain et la présence de gitans qui, cachés dans les rochers, dénoncent les évadés et empochent la prime pour qui aide à les reprendre.

Le code de 1791 a transformé les peines de galère à perpétuité en 24 années de travaux forcés. En 1828 une ordonnance prescrit que sont enfermés à Brest les condamnés à plus de dix ans. Autant dire qu'il ne faut guère espérer une libération anticipée ou une grâce. C'est pourtant ce qui arrive aux 41 mutins du régiment suisse de Châteauvieux à Nancy, envoyés au bagne de Brest lors de la Révolution. Peu après leur arrivée, les jacobins brestois épousent la cause de ces « martyrs » et obtiennent du conventionnel Collot d'Herbois qu'il les amnistie en 1791. Libérés, ils sont fêtés par la population. Chacun reçoit un sabre et un uniforme neuf. Un Te Deum constitutionnel est même donné à leur intention. Et ils repartent pour Paris.

Plus singulière est l'histoire de la Légion des francs lors de l'expédition d'Irlande en 1796. Ce détachement est en partie composé de « 600 galériens d'élite » levés dans divers bagnes et envoyés à Brest. A la demande de Hoche, ils auraient été « recrutés » pour participer à un coup de main sur les côtes anglaises. En réalité, les conditions de cette opération restent mystérieuses. Plusieurs documents d'archives précisent que certains d'entre eux, après avoir été faits prisonniers en Angleterre, puis rapatriés, regagnèrent le bagne de Brest. La France non reconnaissante...

C'est peu après que se situe l'épisode de l'évasion de Vidocq, assurément l'hôte le plus illustre du bagne. Condamné en 1797 à huit ans de fers pour « faux en écritures publiques et authentiques », il arrive à Brest en janvier 1798, avec une idée en tête : s'évader. Un mois et demi plus tard, sous sa casaque de forçat, il revêt une tenue de matelot. Après avoir déjoué le contrôle des gardiens, à l'abri des madriers, il ôte ses vêtements de forçat, sort de l'arsenal, traverse Brest et se présente à la porte de Landerneau. Là, se trouve le père Lachique, surveillant soupçonneux et redoutable. Au culot, le matelot Vidocq s'approche de lui, lui demande du feu pour sa pipe, le salue poliment, et passe sans traîner. Le voilà libre. On connaît la suite : repris, envoyé au bagne de Toulon, on le retrouve en 1832... chef de la Sûreté nationale.

Vidocq

Autre figure du bagne, Pierre Coignard, alias le comte de Pontis de Sainte Hélène. Cet ancien combattant des armées de Charette a été condamné au bagne pour vol. Evadé en 1805, il usurpe le nom d'un officier décédé, mène sous l'Empire une brillante carrière militaire et devient à la Restauration lieutenant-colonel de la légion de la Seine. Mais en 1819, au cours d'une cérémonie place Vendôme, il est reconnu par un ancien compagnon de bagne. Incarcéré à Toulon, il est transféré à Brest dix ans plus tard. Il jouit d'un respect unanime et exerce sur ses compagnons une autorité incontestable. Et surtout ne répond jamais à quiconque l'appelle Coignard. Sa persévérance est telle qu'à sa mort, en décembre 1834, il est inscrit sur les registres de la chiourme sous son nom d'emprunt.

D'autres personnages connaissent également une petite notoriété. Ainsi Joseph Contrafatto et Jean-Baptiste Delacollonge, deux prêtres coupables de violences sexuelle qui, dans les années 1830, séjournent à Brest et dont le cas est évoqué par Michelet. Flaubert, lui, décrit le nègre libre Ambroise, dit John, condamné pour vol et voies de fait sur des agents de la force publique. Mais ces forçats pittoresques ne sont que des exceptions.

Un véritable problème se pose dans les relations entre la ville et sa chiourme. Tout va bien tant que les forçats percent les rochers de l'arsenal, établissent un terrassement au milieu de la Penfeld, aplanissent le cours d'Ajot (aujourd'hui orthographié Dajot), nettoient et désinfectent les vaisseaux frappés par le typhus. Rien ne va plus quand ils se mettent à faire concurrence aux artisans brestois. L'histoire de Brest, à la fin de l'Ancien Régime, est remplie de cette rivalité. A l'origine, il y a l'octroi du privilège pour certains bagnards d'exercer quelque menues besognes. On cite l'exemple de ce forçat de fort bonne mine, vêtu d'une casaque presque élégante, qui s'en va par les rues de Brest « la figure fraîche et rieuse » donner des leçons de musique aux demoiselles de la bonne société. Plus déloyale est la concurrence des ouvriers spécialisés : tailleurs, menuisiers, et surtout les 90 forçats cordonniers. Enfin, il existe dans la cour du bagne un véritable bazar où les détenus vendent de petits objets de leur fabrication ; au long des années, c'est devenu une véritable foire et l'objet de tous les trafics.

Un dialogue de sourds s'établit entre la marine et la municipalité. On accuse le bagne d'entraver le développement de la ville. Ainsi, sous l'Empire, quand Brest est délaissée au profit de Cherbourg et d'Anvers, on affirme que le bagne enlève leurs moyens d'existence à environ 1 500 familles brestoises. Et on prend des mesures : le bazar est supprimé, les forçats perdent le privilège de travailler pour le public. Voilà pour le principe. Mais tout laisse à penser que les choses continuent comme avant. A preuve ce couplet de La Complainte des galériens du Premier Empire : « Ceux qui visitent le bagne / n's'vont jamais sans acheter / avec ce produit de l'aubaine / nous nous arrosons l'gosier ».

Sans compter que les bagnards constituent une menace pour la tranquillité de Brest. Quatre d'entre eux n'ont-ils pas tenté, en septembre 1790, d'incendier le port ? Un climat d'insécurité aggravé par la présence en ville des parents et amis des forçats qui, venus s'établir dans les environs du bagne, vivent de rapines.

Enfin, le travail en commun des ouvriers libres et des bagnards conduit à une ambiance détestable. Le vol est élevé à la hauteur d'une institution dans l'arsenal et, à l'exemple des forçats, les ouvriers libres finissent par voler encore plus qu'eux. La débauche aussi règne dans le bagne, et les cas d'homosexualité sont assez fréquents.

Force est alors de constater qu'en ce milieu de XIXe siècle, le bagne ne remplit plus sa mission. S'il fournit une main-d’œuvre à bon marché à l'arsenal, il crée une concurrence déloyale aux ouvriers de la ville, réduit leurs moyens d'existence et entrave le développement du port. En outre, il maintient au cœur de Brest un foyer de désordre. Ce sont ces raisons qui conduisent de nombreux protestataires, dont le baron Tupinier, qui a été directeur des ports et arsenaux de 1823 à 1843, à réclamer la suppression des bagnes. Des préoccupations humanitaires s'y ajoutent, et peu à peu des campagnes s'organisent. En 1852, Le Moniteur publie un décret sur la transportation à la Guyane des condamnés aux travaux forcés détenus dans les bagnes de la métropole. Une loi du 30 mai 1854 en précise les modalités. En exécution de cette loi, le bagne de Brest est évacué en 1858. Une page de l'histoire du port est tournée. Mais pas totalement oubliée. Aujourd'hui encore, des employés de l'arsenal empruntent deux petites portes en fer du boulevard Jean-Moulin pour prendre leur service. Et quelques-uns se souviennent qu'à cet endroit précis, se trouvait ce que l'on appelait alors la porte du bagne.

Le bagne peu après sa fermeture

Vocabulaire
Argousin : gardien chargé de la garde des fers.
Chaîne : convoi de forçats
Chiourme : à l'origine, les rameurs d'une galère ; plus tard, les condamnés au bagne
Comite ou côme : agent chargé de la police des salles.
Garde-chiourme :agent de surveillance. Ils sont dirigés par un commissaire, haut fonctionnaire de la marine responsable de la police intérieure du bagne.
Paillot : forçat chargé des tâches de secrétariat. Le payole est, lui, chargé de la distribution de la nourriture.
Pertuisanier : agent du bagne escortant les forçats sur leur lieu de travail.
Tola : pièce de bois inclinée qui sert de lit à 24 condamnés.
 
Le paquetage du bagnard
Contrairement aux matelots qui, à l'époque, n'ont pas d'uniforme spécifique, les forçats disposent d'une tenue réglementaire. Mais c'est pour mieux les reconnaître.
Le vêtement. 
La tenue du bagnard comprend une casaque, deux caleçons, une vareuse, deux chemises et un bonnet de laine. Le col de la casaque et le bonnet ont une couleur spécifique en fonction de la peine, par exemple, rouge pour les condamnés à temps.
Les chaînes.
Une chaîne pour le travail simple, dit de fatigue. Elle est fixée à la cheville du détenu par une manille, ou manicle.
La gamelle.
Comme la cuillère, elle est en bois. Il n'est pas question que les bagnards aient fourchette et couteau. En fait, ils mangent avec leurs doigts.
La couverture.
C'est la seule pièce de tissu qui sert aux bagnards à se protéger la nuit, lorsqu'ils sont enchaînés sur leurs tolas.
Les chaussures et la ceinture.
Les chaussures en vilain cuir sont accompagnées d'une paire de bas. Le crochet du ceinturon sert à accrocher la chaîne.
Le matricule.
Sur chaque pièce de l'habillement est inscrit le matricule du détenu. Porté, sur un registre, ce numéro permet d'identifier le bagnard
Châtiments corporels : de la bastonnade à la mort.
Les forçats qui commettent une faute grave passent devant le tribunal maritime spécial. La bastonnade , à l'aide d'un cordage goudronné de 65 cm de long, est infligée aux voleurs. La peine de mort sanctionne les assassinats. Elle est rare, environ une par an.

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